Contexte : dix années de mission et la recherche d’un refuge
Après dix années de prédication à La Mecque, la plupart des Quraysh restaient hostiles au message. Les musulmans vivaient sous oppression : boycott, tortures, isolement.
Le Prophète ﷺ se rendait chaque année à Mina, profitant du pèlerinage pour présenter l’islam aux tribus arabes.
C’est lors de ces rencontres qu’il fit connaissance avec un groupe de six hommes des Khazraj, habitants de Yathrib.
« Nous l’avons entendu réciter le Coran, et nos cœurs furent conquis. Nous savions que c’était le Prophète promis que les Juifs de Médine attendaient. » — (Ibn Hishām, as-Sīra an-Nabawiyya)
Ces hommes crurent en lui et promirent de répandre l’islam dans leur ville. Ce fut la première graine des Ansar.
Le lieu d’al-ʿAqaba
Al-ʿAqaba désigne le col situé à l’entrée de Mina, sur la route reliant La Mecque à Médine.
C’est dans ce lieu discret, à l’abri des regards, que les croyants de Yathrib vinrent secrètement rencontrer le Prophète ﷺ de nuit, afin de conclure un pacte.
Le lieu symbolisait à la fois la difficulté de la foi — « la montée ardue » (العقبة) — et l’élévation spirituelle de ceux qui s’y engagèrent.
La première allégeance d’al-ʿAqaba (al-ʿAqaba al-Ūlā)
Un an plus tard, lors du pèlerinage, douze hommes (dix des Khazraj et deux des Aws) rencontrèrent à nouveau le Prophète ﷺ au même endroit.
Ils prêtèrent serment sur la base des valeurs morales de l’islam.
Ce pacte fut appelé « le pacte des femmes », car il portait sur les mêmes principes que ceux mentionnés dans la sourate al-Mumtaḥana (v. 12).
« Nous jurâmes de n’associer rien à Allah, de ne pas voler, de ne pas commettre la fornication, de ne pas tuer nos enfants, et de ne pas désobéir au Prophète ﷺ dans ce qui est bien. » — (Ibn Saʿd, Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 1)
Aucune obligation militaire n’était encore fixée : c’était une alliance spirituelle et morale.
Le Prophète ﷺ envoya ensuite Musʿab ibn ʿUmayr à Médine pour enseigner le Coran et guider les premiers croyants.
Il établit la prière en communauté et forma les premiers groupes de récitateurs.
L’expansion de l’islam à Yathrib
Sous l’enseignement de Musʿab, l’islam se propagea dans les deux grandes tribus de Médine : Aws et Khazraj, longtemps ennemies.
Des chefs importants comme Saʿd ibn Muʿādh, Usayd ibn Ḥuḍayr, ʿAbd Allāh ibn Rawāḥa et Saʿd ibn al-Rabīʿ embrassèrent la foi.
La ville entière se transforma : le Coran fut récité dans chaque maison.
« L’islam entra dans chaque foyer de Médine. » — (Ibn Hishām, Sīra an-Nabawiyya)
La seconde allégeance d’al-ʿAqaba (al-ʿAqaba ath-Thāniya)
L’année suivante, le Prophète ﷺ fut secrètement rejoint à Mina par soixante-treize hommes et deux femmes de Médine.
Ils vinrent en pleine nuit, l’un après l’autre, discrètement, pour prêter un serment d’obéissance et de protection.
Son oncle al-ʿAbbās ibn ʿAbd al-Muṭṭalib, bien que non encore musulman, assista à la rencontre et prit la parole :
« Muhammad est honoré parmi son peuple et protégé. Si vous le prenez, sachez que vous affrontez les Arabes. Si vous ne pouvez le défendre, laissez-le. » — (Ibn Hishām)
Les Ansar répondirent unanimement :
« Nous te protégerons, ô Messager d’Allah, comme nous protégeons nos familles et nos enfants. »
Le Prophète ﷺ dit alors :
« Le sang est le sang, la protection est la protection. Je suis de vous et vous êtes de moi. Ceux que vous combattez, je les combattrai. » — (Ibn Saʿd, Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 1)
Ce serment fut la fondation du pacte communautaire islamique.
Dès lors, Médine devint la maison de la foi.
Les douze chefs (naqīb)
Le Prophète ﷺ désigna douze responsables parmi eux — neuf des Khazraj et trois des Aws — pour servir de relais dans leurs clans.
Parmi eux figuraient Asʿad ibn Zurāra, Saʿd ibn al-Rabīʿ, al-Barāʾ ibn ʿĀzib, ʿAbd Allāh ibn Rawāḥa et Saʿd ibn ʿUbāda.
Ils furent les premiers organisateurs de la communauté médinoise.
Les réactions des Quraysh
Lorsque les Quraysh apprirent la nouvelle, ils furent furieux.
Ils interceptèrent plusieurs pèlerins médinois, dont Saʿd ibn ʿUbāda, qu’ils frappèrent et enchaînèrent avant qu’il ne soit libéré par un allié de passage.
« Les Quraysh jurèrent de ne pas laisser Muhammad partir vivant de La Mecque. » — (Ibn Kathīr, al-Bidāya wa an-Nihāya, vol. 3)
C’est à ce moment que le Prophète ﷺ autorisa ses compagnons à émigrer à Médine.
Ce fut le début de l’Hégire (al-Hijra).
L’Hégire : fruit d’al-ʿAqaba
L’allégeance d’al-ʿAqaba ne fut pas seulement un serment : ce fut un tournant historique.
Pour la première fois, un peuple entier acceptait non seulement le message, mais la responsabilité de le protéger.
Lorsque le Prophète ﷺ quitta La Mecque avec Abū Bakr (رضي الله عنه), Médine était déjà prête à l’accueillir.
« Ceux qui ont cru, émigré et combattu dans le sentier d’Allah, ainsi que ceux qui les ont accueillis et secourus, ceux-là sont les vrais croyants. » — (Sourate al-Anfāl, v.74)
Ainsi, al-ʿAqaba fut la porte de la victoire : sans ce serment, il n’y aurait pas eu d’État islamique, ni de Médine, ni d’expansion pacifique.
Les leçons spirituelles et morales
Les savants décrivent al-ʿAqaba comme le moment où la foi prit une forme communautaire.
Ibn ʿAbd al-Barr écrit :
« C’est à al-ʿAqaba que les cœurs s’unirent sur la foi, et que la fraternité devint loi. » — (al-Istiʿāb, vol. 1)
Adh-Dhahabī ajoute :
« Le serment d’al-ʿAqaba fut la première constitution de la Umma, un pacte d’âme avant d’être un pacte de main. » — (Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 1)
Ibn al-Athīr résume :
« Ce fut l’alliance qui fit descendre la tranquillité dans les cœurs et ouvrit la porte de la migration. » — (Usd al-Ghāba, vol. 1)
Un regard pour notre époque
L’allégeance d’al-ʿAqaba nous rappelle que la foi véritable s’accompagne d’un engagement concret.
Ces croyants n’étaient ni riches ni puissants, mais ils ont bâti une civilisation sur la sincérité de leur promesse.
Aujourd’hui encore, être musulman, c’est renouveler cette alliance : défendre la vérité, protéger la justice et préserver la fraternité.
« Parmi les croyants, certains ont honoré leur promesse envers Allah. » — (Sourate al-Aḥzāb, v.23)
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Ibn Hishām — as-Sīra an-Nabawiyya
- Ibn Saʿd — Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 1
- Ibn Kathīr — al-Bidāya wa an-Nihāya, vol. 3
- Ibn ʿAbd al-Barr — al-Istiʿāb fi Maʿrifat al-Aṣḥāb
- Ibn al-Athīr — Usd al-Ghāba fi Maʿrifat al-Aṣḥāb
- Adh-Dhahabī — Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ
- Abū Nuʿaym — Ḥilyat al-Awliyāʾ