Le contexte : le califat d’Ali après la mort d’Uthman
Lorsque le calife Uthman ibn Affan fut assassiné à Médine par des insurgés, la communauté fut secouée.
La majorité des compagnons désigna Ali ibn Abi Talib, cousin et gendre du Prophète ﷺ, connu pour sa sagesse et sa piété, comme calife.
Mais Muawiya ibn Abi Sufyan, gouverneur de Syrie et parent d’Uthman, refusa de prêter allégeance tant que les assassins de son cousin ne seraient pas jugés.
Ali lui répondit :
« La justice ne s’exerce pas dans le tumulte. Nous devons d’abord rétablir la paix, puis appliquer la loi. »
Mais Muawiya affirma :
« Il n’y aura pas de paix tant que le sang d’Uthman ne sera pas vengé. »
Ainsi, deux hommes sincères, tous deux compagnons du Prophète ﷺ, se retrouvèrent opposés — non dans leur foi, mais dans leur compréhension du devoir.
La marche vers Siffin
Ali quitta Kufa à la tête d’environ 70 000 hommes, parmi lesquels Ammar ibn Yasir, Malik al-Ashtar, Ibn Abbas et Abu Ayyub al-Ansari.
Muawiya, à Damas, rassembla un nombre équivalent d’hommes sous la direction d’Amr ibn al-As, stratège redoutable.
Les deux armées se rencontrèrent à Siffin, sur les rives de l’Euphrate, en Syrie du Nord.
Le fleuve devint aussitôt un enjeu stratégique : les Syriens en contrôlaient les points d’eau et refusèrent d’en laisser boire leurs frères.
Ali envoya Malik al-Ashtar, qui repoussa les troupes de Muawiya et reprit le contrôle de la rive.
Mais Ali ordonna aussitôt :
« Laissez-les boire comme nous. L’eau est un don de Dieu, non une arme. » — (Tarikh al-Tabari, vol. 17)
Ce geste, cité par Adh-Dhahabi et Ibn Kathir, symbolise la noblesse du caractère d’Ali : même face à l’ennemi, il refusait l’injustice.
Le début des affrontements
Pendant plusieurs jours, les deux camps échangèrent des lettres et des négociations.
Ali envoya Ibn Abbas pour parler à Muawiya.
Selon Nasr ibn Muzahim, le dialogue fut digne et poignant :
Ibn Abbas : « Pourquoi refuses-tu la bay‘a au calife des croyants ? »
Muawiya : « Parce qu’il protège ceux qui ont versé le sang d’Uthman. »
Ibn Abbas : « Il les juge selon la loi, non selon la colère. »
Muawiya : « Et moi, je réclame la loi avant la paix. »
Aucun ne céda, mais chacun resta courtois.
Ali commença son discours par un rappel du Coran, concluant :
« Le monde est éphémère ; seule la vérité demeure. Ne combattez pas pour le monde, combattez pour la justice. »
Le martyre d’Ammar ibn Yasir
Parmi les plus âgés du camp d’Ali se trouvait Ammar ibn Yasir, compagnon du Prophète ﷺ.
Avant de se lancer au combat, il demanda du lait et dit :
« Le Messager d’Allah m’a dit : la dernière boisson que tu goûteras sera du lait. »
Il combattit en criant :
« Je vais vers mon bien-aimé Muhammad et ses compagnons ! »
Lorsqu’il fut tué, les deux armées furent bouleversées, car le Prophète ﷺ avait dit :
« Malheur à Ammar ! Le groupe rebelle le tuera. Il les appelle au Paradis, et ils l’appellent au Feu. » — (Sahih Muslim, 1064)
Beaucoup de Syriens jetèrent leurs armes en larmes, persuadés d’être dans l’erreur.
Mais Amr ibn al-As calma les esprits :
« Ce n’est pas nous qui l’avons tué, mais ceux qui l’ont amené ici. »
Une ruse dialectique qui apaisa les consciences — sans les purifier.
La nuit du Hurlement (Laylat al-Harir)
Selon Nasr ibn Muzahim, ce fut la nuit la plus terrible de la fitna :
« Les épées s’entrechoquaient comme des pleureuses. On priait en combattant, on pleurait en frappant. »
Ali se tenait au cœur du champ, récitant le Coran et appelant à la patience :
« Ô Allah, ne fais pas de cette nuit une victoire pour l’orgueil, ni une défaite pour la vérité. »
À l’aube, l’armée d’Ali dominait, jusqu’à ce que Muawiya et Amr ibn al-As jouent leur ultime carte.
Les Corans brandis sur les lances
Voyant la défaite se profiler, les Syriens attachèrent des feuillets du Coran sur leurs lances et crièrent :
« Entre nous et vous, le Livre d’Allah ! »
Les soldats d’Ali s’arrêtèrent, troublés.
Ali comprit le stratagème :
« Ce n’est pas le Coran qu’ils veulent, mais la ruse pour se sauver. »
Mais beaucoup refusèrent de continuer.
Malik al-Ashtar, tout proche de la victoire, protesta :
« Laisse-moi achever ! »
Ali lui répondit :
« Reviens, car la fitna a pénétré nos cœurs. »
Ashtar obéit en pleurant.
La bataille s’interrompit, ni perdue ni gagnée.
L’arbitrage
Les deux camps décidèrent d’un arbitrage à Dumat al-Jandal.
Ali nomma Abu Musa al-Ash‘ari, Muawiya choisit Amr ibn al-As.
Le traité stipulait :
« Nous jugeons selon le Livre d’Allah et la Sunna de Son Prophète, sans passion ni injustice. »
Les récits affirmant que Amr trompa Abu Musa sont faibles selon Adh-Dhahabi et Ibn Kathir.
Les deux arbitres cherchaient la paix, mais la division était déjà enracinée.
Les Khawarij : du zèle à la rupture
Après l’arbitrage, une partie des compagnons d’Ali se rebella en déclarant :
« Le jugement n’appartient qu’à Allah ! » (Coran, 6:57)
Ces hommes, d’une piété exemplaire mais d’une compréhension limitée, refusèrent que des hommes jugent au nom de Dieu.
Ali leur répondit :
« Vous dites une parole de vérité, mais vous l’appliquez faussement. » — (Nasr ibn Muzahim, Waq‘at Siffin)
Ainsi naquit la première secte extrémiste de l’islam : les Khawarij.
Ils se retiraient des villes, rejetaient les autorités et condamnaient tout musulman qui ne partageait pas leur vision.
Leur marque était le takfir — l’accusation d’apostasie contre leurs frères.
Al-Qurtubi les décrit :
« Des adorateurs sans lumière, des pieux sans science. »
Le Prophète ﷺ avait annoncé leur venue :
« Il sortira de ma communauté un groupe qui récitera le Coran, mais il ne dépassera pas leurs gorges. Ils quitteront la religion comme la flèche quitte la proie. » — (Bukhari, Muslim)
Et encore :
« Ils tueront les gens de l’islam et épargneront les idolâtres. » — (Muslim, 1066)
Leur erreur n’était pas la ferveur, mais l’orgueil spirituel : croire purifier la foi en condamnant les croyants.
C’est ce même esprit qui réapparaît encore aujourd’hui, sous de nouveaux visages : ceux qui jugent, condamnent et tuent au nom d’un Dieu qu’ils n’ont pas compris.
Ibn Taymiyya disait :
« Quiconque déclare mécréant un musulman pour une opinion ou un péché est du type des Khawarij. » — (Majmu‘ al-Fatawa, 28/518)
La fin de Siffin et les leçons
La bataille de Siffin se termina sans vainqueur.
Le sang avait coulé, la confiance s’était effondrée.
Al-Tabari conclut :
« Ce fut la première fitna ouverte entre musulmans. Le sang coula pour la justice, mais les cœurs se brisèrent sous la passion. »
As-Suyuti dira plus tard :
« Ali avait raison, Muawiya était excusable, et Allah les réconciliera le Jour du Jugement. »
Leçons spirituelles
- La sincérité sans science mène à l’erreur.
- La justice sans patience mène à la division.
- La piété sans sagesse mène à la dureté du cœur.
Ali (رضي الله عنه) résuma la tragédie de Siffin par ces mots :
« Nos frères se sont révoltés contre nous. Nous les avons combattus pour qu’ils reviennent à la vérité, non pour les vaincre. »
Et il ajouta :
« La religion sans intelligence devient tyrannie. »
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Waq‘at Siffin — Nasr ibn Muzahim
- Tarikh al-Tabari, vol. 17
- al-Bidaya wa an-Nihaya — Ibn Kathir
- Siyar A‘lam an-Nubala — Adh-Dhahabi
- al-Mu‘jam al-Kabir — Tabarani
- Tafsir al-Qurtubi
- Tarikh al-Khulafa — as-Suyuti
- Minhaj as-Sunnah — Ibn Taymiyya
- Ma‘rakat Siffin — Dr Tariq al-Suwaydan