Origines et lignée
Son nom complet est Abū Ḥudhayfa ibn ʿUtba ibn Rabīʿa ibn ʿAbd Shams ibn ʿAbd Manāf.
Il appartenait à Banū ʿAbd Shams, la branche même d’où descendit plus tard le calife ʿUthmān ibn ʿAffān.
Sa mère se nommait Sahlah bint Suhayl, fille de Suhayl ibn ʿAmr — orateur célèbre et négociateur lors du traité de Ḥudaybiyya.
Abū Ḥudhayfa grandit dans le confort, la culture et le prestige.
Son père ʿUtba et son oncle Shayba faisaient partie des gardiens du sanctuaire, connus pour leur générosité et leur sagesse.
Mais lorsque le Prophète ﷺ proclama l’unicité d’Allāh, Abū Ḥudhayfa fut parmi ceux dont le cœur s’ouvrit immédiatement à la foi.
Conversion et rupture familiale
Les biographes rapportent qu’il embrassa l’islam avant l’entrée publique d’ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, c’est-à-dire dans les premières années de la mission.
Il fut donc parmi les premiers dix-sept musulmans selon Ibn Saʿd.
Lorsque son père, l’un des plus grands notables païens de Quraysh, apprit la nouvelle, il entra dans une colère noire.
ʿUtba lui dit :
« Ô mon fils, as-tu renié la religion de nos ancêtres ? As-tu tourné le dos aux dieux de ta maison ? »
Et Abū Ḥudhayfa répondit avec calme :
« J’ai trouvé dans l’appel de Muḥammad la lumière qu’ils cherchaient sans la connaître. » (Ibn Saʿd, Ṭabaqāt, vol. 3)
Il fut banni de la maison paternelle, privé d’héritage, moqué par les siens.
Mais il demeura ferme.
Ibn ʿAbd al-Barr écrit :
« Il ne recula pas d’un pas, bien que son père fût l’un des chefs de Quraysh. Il fit partie de ceux qui mirent la foi au-dessus du sang. » (al-Istiʿāb)
Son mariage et sa foi en exil
Abū Ḥudhayfa épousa Sahlah bint Suhayl ibn ʿAmr, elle-même fille d’un dignitaire de Quraysh.
Comme lui, elle avait accepté l’islam très tôt, rompant avec son père.
Leur union fut l’un des plus beaux symboles de la fraternité de la foi, au-delà des tribus.
Lorsque les persécutions devinrent insupportables, ils firent partie des premiers émigrés vers l’Abyssinie, cherchant refuge auprès du roi chrétien an-Najāshī.
Ils y vécurent quelque temps dans la paix et la prière, avant de revenir à La Mecque, puis de repartir vers Médine lors de la deuxième Hijra.
Adh-Dhahabī écrit :
« Il fit deux émigrations : vers l’Abyssinie et vers Médine. Et celui qui a fait deux émigrations a une double lumière. » (Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 1)
L’adoption de Sālim et la révélation sur la filiation
Abū Ḥudhayfa avait un affranchi nommé Sālim, esclave perse qu’il avait libéré pour Allāh.
Ils devinrent si proches qu’il l’adopta comme fils, l’appelant « Sālim ibn Abī Ḥudhayfa ».
Mais plus tard, le verset fut révélé :
« Appelez-les par le nom de leurs pères : cela est plus juste auprès d’Allāh. » (Sourate al-Aḥzāb, 33:5)
Dès lors, il l’appela Sālim mawla Abī Ḥudhayfa.
Ils restèrent cependant liés comme deux frères en foi, inséparables jusqu’à leur dernier souffle.
Le Prophète ﷺ disait :
« Sālim, le serviteur d’Abū Ḥudhayfa, fait partie des meilleurs lecteurs du Coran. » (al-Bukhārī)
Et Ibn Saʿd rapporte :
« Abū Ḥudhayfa enseignait le Coran avec Sālim à Médine, ils récitaient ensemble chaque nuit. » (Ṭabaqāt, vol. 3)
Les batailles du Prophète ﷺ
Badr
Lors de Badr, Abū Ḥudhayfa combattit sous la bannière des Muhājirūn.
Ironie tragique : son père ʿUtba, son frère Walīd et son oncle Shayba se trouvaient en face de lui, dans les rangs des polythéistes.
Quand les trois champions de Quraysh furent tués — par Ḥamza, ʿAlī et ʿUbayda ibn al-Ḥārith — certains virent sur son visage une ombre de tristesse.
Le Prophète ﷺ lui demanda :
« Doutes-tu du décret d’Allāh ? »
Il répondit :
« Non, par Allāh, mais je me souviens seulement du lien du sang. Et je rends grâce à Allāh de m’avoir montré la vérité avant eux. » (Ibn Kathīr, al-Bidāya wa-n-Nihāya)
Uḥud et al-Khandaq
À Uḥud, il combattit vaillamment, défendant le Prophète ﷺ lorsque beaucoup fuyaient.
Ibn ʿAbd al-Barr écrit :
« Il resta à ses côtés, la main sur l’épée, criant : ‘Ô gens, revenez à l’Envoyé d’Allāh !’ » (al-Istiʿāb)
Lors de la bataille du Fossé (al-Khandaq), il faisait partie de ceux qui creusaient la tranchée avec le Prophète ﷺ, récitant :
« Nous sommes ceux qui ont prêté serment à Muḥammad, de combattre jusqu’à la mort ! » (al-Bukhārī)
Khaybar et la Conquête de La Mecque
À Khaybar, il faisait partie des combattants de la première ligne.
Puis lors de la Conquête de La Mecque, il entra humblement dans la ville où son père avait jadis régné.
Son cœur n’abritait ni vengeance ni fierté.
Il disait :
« La victoire appartient à Allāh, non aux hommes. » (Ibn Saʿd)
Après la mort du Prophète ﷺ
Lorsque le Prophète ﷺ retourna à Allāh, Abū Ḥudhayfa pleura longuement.
Il se consacra à la transmission du Coran et à la défense de la foi sous Abū Bakr (رضي الله عنه).
Mais lorsque surgirent les apostats et faux prophètes, il ne put rester inactif.
Il rejoignit l’armée envoyée contre Musaylima al-Kadhdhāb à Yamāma, aux côtés de son compagnon Sālim.
La bataille de Yamāma
Ibn Kathīr décrit la scène :
« Abū Ḥudhayfa tenait l’étendard des émigrés.
Quand les rangs reculèrent sous la violence de Musaylima, il appela :
‘Ô porteurs du Coran ! Allāh ne sera-t-Il pas honoré par vous ?’
Puis il s’élança, récitant :
‘Allāh aime ceux qui combattent dans Son chemin en rangs serrés, semblables à un édifice bien cimenté.’ (Sourate aṣ-Ṣaff, 61:4)
Il tomba en martyr, et Sālim tomba à ses côtés. » (al-Bidāya wa-n-Nihāya, vol. 7)
Leur mort bouleversa ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, qui déclara :
« Deux hommes furent unis par la foi et la mort : Abū Ḥudhayfa et Sālim. Par Allāh, ils furent des joyaux de cette communauté. » (Ibn ʿAbd al-Barr)
Son caractère et ses qualités
Abū Ḥudhayfa était d’une humilité rare.
Abū Nuʿaym rapporte :
« Il priait la nuit jusqu’à ce que ses genoux tremblent. Et quand on lui demandait pourquoi il pleurait, il répondait : ‘Je crains que mon cœur ne devienne dur après la douceur de la foi.’ » (Ḥilyat al-Awliyāʾ)
Il était aussi d’une douceur naturelle envers les pauvres.
ʿĀʾisha (رضي الله عنها) disait :
« Il ne passait pas devant un orphelin sans poser sa main sur sa tête. » (Ibn Saʿd)
Et malgré la douleur d’avoir vu son père mourir parmi les ennemis, il ne prononça jamais une parole d’orgueil.
Il disait :
« La foi ne supprime pas la tendresse, elle la purifie. » (rapporté par Abū Nuʿaym)
Décès
Il mourut martyr à Yamāma en l’an 12 de l’Hégire, sous le califat d’Abū Bakr (رضي الله عنه).
Il avait environ trente-cinq ans.
On raconte qu’au moment où il tomba, son visage rayonnait de lumière.
Sālim tomba près de lui, tenant encore un fragment de Coran taché de son sang.
Abū Bakr pleura en apprenant leur mort et dit :
« Par leur sang, Allāh a protégé Sa parole. » (Ibn Kathīr)
Un regard pour notre époque
L’histoire d’Abū Ḥudhayfa ibn ʿUtba (رضي الله عنه) est celle d’un homme qui choisit Allāh contre les siens, la vérité contre le confort, et le Coran contre la renommée.
Son existence nous enseigne la sincérité absolue, le courage discret, la loyauté sans faille.
Il nous rappelle que la foi ne se mesure pas à la lignée, ni au statut, ni au bruit qu’on fait autour d’elle — mais à la constance dans le sacrifice.
Et comme lui, chacun de nous doit, un jour, affronter son Yamāma : ce moment où il faut défendre la vérité, seul, par amour d’Allāh.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- al-Bukhārī, Ṣaḥīḥ
- Muslim, Ṣaḥīḥ
- Ibn Saʿd, Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 3
- Ibn ʿAbd al-Barr, al-Istiʿāb fī Maʿrifat al-Aṣḥāb
- Adh-Dhahabī, Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ
- Ibn Kathīr, al-Bidāya wa-n-Nihāya
- Abū Nuʿaym al-Iṣfahānī, Ḥilyat al-Awliyāʾ
- Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī, al-Iṣāba fī Tamyīz as-Ṣaḥāba
- Ibn al-Athīr, Usud al-Ghāba fī Maʿrifat aṣ-Ṣaḥāba
- Ibn al-Qayyim, Zād al-Maʿād