L’annonce du rêve et la marche vers La Mecque
Un matin de Dhul Qa‘da, le Messager d’Allah ﷺ réunit ses compagnons et leur annonça qu’il avait vu en rêve qu’il entrait dans la Maison sacrée, tête rasée ou cheveux courts, en sécurité.
Les compagnons exultèrent : c’était la promesse d’un pèlerinage pacifique, le premier depuis l’exil.
Ils se mirent en route, environ mille quatre cents, vêtus de l’ihram, portant les bêtes destinées au sacrifice, sans autre arme que leurs épées dans les fourreaux.
Le Prophète ﷺ n’avait nul dessein de guerre.
Ibn Hisham note :
« Il sortit pour la Umra, sans intention de combattre. » — al Sira al Nabawiyya
Mais à La Mecque, la nouvelle fit l’effet d’un choc.
Les Qurayshites pensèrent qu’il venait imposer sa foi par la force.
Alors, Khalid ibn al Walid et Ikrimah ibn Abi Jahl prirent la tête d’une troupe pour lui interdire l’accès.
Le Prophète ﷺ évita la confrontation, contourna les collines, et s’arrêta dans une vallée pierreuse appelée al Hudaybiyya, à la limite du Haram, entre le territoire sacré et le hill.
L’eau du puits y était épuisée. Le Prophète ﷺ prit une flèche de son carquois, la planta dans la source, et l’eau jaillit. Les compagnons purent boire et abreuver leurs montures.
C’est là que le destin de l’islam allait basculer.
Les négociations et la patience du Prophète ﷺ
Les Qurayshites envoyèrent plusieurs émissaires pour sonder les intentions du Prophète ﷺ.
Le premier fut Budayl ibn Warqa al Khuza‘i, chef des Khuzaa, qui rapporta à Quraysh :
« Muhammad ne vient pas pour combattre, mais pour vénérer la Maison. »
Puis vint Urwah ibn Mas‘ud ath Thaqafi, homme sage et respecté.
Il observa la cour du Prophète ﷺ, la discipline de ses compagnons, leur amour, leur respect silencieux.
Lorsqu’il revint à Quraysh, il déclara :
« J’ai visité les rois, César et Chosroès. Par Allah, je n’ai jamais vu d’hommes honorer leur chef comme les compagnons de Muhammad honorent Muhammad. Quand il parle, ils baissent les voix ; lorsqu’il se lave, ils se disputent l’eau tombée de ses mains. » — Ibn Hisham, Hudaybiyya
La rumeur de la mort de Uthman et le Serment sous l’arbre
Le Prophète ﷺ envoya ensuite Uthman ibn Affan à La Mecque pour négocier la libre entrée des pèlerins.
Mais la rumeur courut qu’il avait été tué.
Alors, sous un grand arbre, les compagnons prêtèrent au Prophète ﷺ le serment de ne pas fuir.
Ibn Saad rapporte :
« Ils jurèrent la mort, main dans la main du Prophète ﷺ, et Allah révéla :
Allah a agréé les croyants quand ils t’ont prêté serment sous l’arbre. » — (Sourate al Fath, v.18)
Cette allégeance fut appelée Bay‘at al-Ridwan, le Serment de la Satisfaction.
Mais la nouvelle de la mort de Uthman était fausse : il revint sain et sauf, portant un message de paix de Quraysh.
L’arrivée de Suhail ibn Amr et la signature du traité
Quraysh décida alors d’envoyer un négociateur.
Ce fut Suhail ibn Amr, l’un de leurs diplomates les plus éloquents.
Lorsque le Prophète ﷺ le vit venir, il dit :
« L’affaire de Quraysh s’est adoucie, voici Suhail (le facile). »
Les pourparlers durèrent des heures.
Les deux hommes se respectaient, mais chaque mot pesait lourd.
Le Prophète ﷺ dicta le texte :
« Écris : Bismillah al Rahman al Rahim. »
Suhail protesta :
« Nous ne connaissons pas cela. Écris plutôt : Bismik Allahumma. »
Le Prophète ﷺ accepta.
Puis il dit :
« Écris : Ceci est ce sur quoi Muhammad Rasul Allah a conclu la paix avec Suhail ibn Amr. »
Suhail répondit :
« Si nous t’avions reconnu comme Messager d’Allah, nous ne t’aurions pas combattu. Écris plutôt : Muhammad ibn Abd Allah. »
Le Prophète ﷺ accepta encore.
Ali ibn Abi Talib hésita à effacer les mots « Rasul Allah », mais le Prophète ﷺ les effaça lui-même, disant avec douceur :
« Je suis en vérité le Messager d’Allah, même si vous me refusez ce nom. »
Ainsi fut écrit le traité, avec ses clauses :
- Trêve de dix ans entre les deux parties.
- Chacun est libre d’alliance avec qui il veut.
- Les musulmans n’entreront pas cette année, mais reviendront l’année suivante pour trois jours de Umra.
- Si un mecquois vient à Médine sans l’accord de ses tuteurs, il sera renvoyé ; mais si un musulman retourne à La Mecque, Quraysh ne sera pas tenu de le rendre.
Ces conditions parurent humiliantes aux yeux des compagnons.
Mais le Prophète ﷺ, par sa lumière, voyait plus loin.
L’épisode d’Abu Jandal – le déchirement de la foi et de la justice
Alors que l’encre du traité n’était pas encore sèche, un jeune homme arriva enchaîné, haletant.
C’était Abu Jandal ibn Suhail, fils du négociateur.
Il s’écria :
« Ô Messager d’Allah, libère-moi pour que je rejoigne les croyants ! »
Suhail, le visage bouleversé, dit :
« Ô Muhammad, nous venons de conclure le pacte, et je réclame le premier selon nos conditions : mon fils. »
Le Prophète ﷺ répondit :
« Nous n’avons pas encore fini d’écrire. »
Mais Suhail insista, et le Prophète ﷺ respecta le traité.
Les compagnons furent saisis d’indignation, mais le Prophète ﷺ posa sa main sur l’épaule d’Abu Jandal et dit :
« Sois patient, ô Abu Jandal. Allah t’accordera une issue et à ceux qui sont dans ta situation. »
Ce jour-là, le Prophète ﷺ donna au monde une leçon d’éthique :
tenir sa parole, même face à l’injustice.
La révélation de la victoire
Les compagnons étaient abattus.
Umar ibn al Khattab demanda :
« Ô Messager d’Allah, n’es-tu pas le Messager d’Allah ? »
« Si, répondit-il. »
« Et ne sommes-nous pas dans la vérité ? »
« Si. »
« Alors pourquoi accepter l’humiliation ? »
Le Prophète ﷺ répondit simplement :
« Je suis le serviteur d’Allah et Son Messager. Je ne désobéirai pas à Son ordre. Il ne m’abandonnera pas. »
Sur le chemin du retour, Allah révéla :
« En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante. » — (Sourate al Fath, v.1)
Ce verset transforma la douleur en paix.
Les compagnons comprirent : la victoire ne se mesure pas par les armes, mais par la confiance.
Les fruits de Hudaybiyya
Deux ans plus tard, l’islam avait doublé de partisans.
Les tribus arabes, rassurées par la trêve, vinrent librement écouter le Prophète ﷺ.
Parmi ceux qui embrassèrent l’islam après Hudaybiyya figurent Khalid ibn al Walid, Amr ibn al As, Suhail ibn Amr, Ikrimah ibn Abi Jahl et Safwan ibn Umayyah.
Ce traité, que beaucoup avaient cru défavorable, devint la clé de la conquête de La Mecque.
Quand Quraysh violera le pacte deux ans plus tard, le Prophète ﷺ marchera sur la ville sans combat.
Ibn Kathir écrit :
« Hudaybiyya fut le prélude de la grande victoire. Allah y ouvrit les cœurs avant d’ouvrir la ville. » — al Bidaya wa al Nihaya
Le sens spirituel de Hudaybiyya
Pour Ibn Qayyim, Hudaybiyya est « la plus éclatante des victoires », car elle fut une victoire intérieure.
Le Prophète ﷺ, en acceptant d’effacer son titre de « Messager d’Allah », montra la plénitude de la certitude :
il n’avait pas besoin qu’on le reconnaisse pour savoir qui il était.
Qadi Iyad écrit dans al Shifa :
« Son humilité à Hudaybiyya fut la preuve de sa prophétie. Celui qui efface son nom pour préserver la paix ne peut être qu’un envoyé de Dieu. »
Hudaybiyya – La victoire de la patience
Hudaybiyya n’est pas la victoire des épées, mais celle des âmes.
Ce jour-là, l’islam entra dans l’histoire non comme une force conquérante, mais comme une force morale.
Le Prophète ﷺ montra au monde que la vraie grandeur est de savoir attendre, de pardonner, de tenir sa parole.
Et par cette paix, Allah ouvrit La Mecque, ouvrit les cœurs, et ouvrit les horizons de la foi.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Ibn Hisham, al Sira al Nabawiyya, chapitre Sulh al Hudaybiyya
- Ibn Saad, al Tabaqat al Kubra (Bayat al Ridwan, clauses du traité)
- Ibn Kathir, al Bidaya wa al Nihaya, vol 5 (Sourate al Fath, fruits du traité)
- Ibn al Athir, al Kamil fi al Tarikh
- Ibn Abd al Barr, al Istiab fi Ma rifat al Ashab
- Qadi Iyad, al Shifa bi Ta rif Huquq al Mustafa
- Ibn Qayyim, Zad al Maad fi Hady Khayr al Ibad