Origines et personnalité avant l’islam

Issu d’une lignée noble de Quraysh, Banū ʿĀmir ibn Luʾayy, il grandit dans un milieu lettré et commerçant.

Sa mère, Arwā bint Qurayz, avait allaité ʿUthmān ibn ʿAffān — il était donc son frère de lait, ce qui rapprocha leurs destins.

Il maîtrisait l’arabe et la calligraphie, compétences qui lui valurent d’être choisi par le Prophète ﷺ comme scribe de la Révélation à Médine.

« Il faisait partie des scribes qui écrivaient pour le Messager d’Allah ﷺ les versets révélés. » — (Ibn Saʿd, Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 4)

L’épreuve et la chute : son apostasie

Selon les traditions rapportées par Ibn Hishām et Ibn al-Athīr, il traversa une crise de foi après avoir écrit certains versets où il proposa des formulations de style équivalentes (notamment autour de la phrase « والله سميع عليم »).

Ce trouble, interprété à tort comme un doute sur la Révélation, le poussa à quitter Médine et à se réfugier auprès des Quraysh à La Mecque.

Il s’y vanta d’avoir « changé des paroles du Coran », ce qui était une prétention mensongère mais constitua une apostasie publique.

Pour cette trahison, il fut condamné à mort par le Prophète ﷺ lors de la conquête de La Mecque, au même titre que quelques renégats ayant persécuté les croyants.

L’intercession de ʿUthmān ibn ʿAffān et le pardon prophétique

Lorsque les musulmans prirent La Mecque sans combat, ʿAbd Allāh se réfugia auprès de ʿUthmān ibn ʿAffān, son frère de lait.

Ce dernier le conduisit en personne au Prophète ﷺ, plaidant pour sa repentance.

« Ô Messager d’Allah, il vient repentant, demande ton pardon et ton protection. » — (Ibn Hishām, Sīra an-Nabawiyya)

Le Prophète ﷺ resta silencieux un long moment, signe d’hésitation grave.

Puis il dit calmement :

« Je l’accepte. »
Quand ʿAbd Allāh partit, le Prophète ﷺ dit à ses compagnons :
« Pourquoi ne l’avez-vous pas tué quand j’étais encore silencieux ? »
Ils répondirent : « Ô Messager d’Allah, tu ne nous en as pas donné l’ordre. »
Il répondit :
« Il n’appartient pas à un prophète de trahir du regard. » — (Abū Dāwūd, n°2683 ; authentifié ṣaḥīḥ)

Ce pardon fut l’un des plus célèbres actes de clémence du Prophète ﷺ.

La transformation et le repentir sincère

Après la mort du Prophète ﷺ, ʿAbd Allāh manifesta une piété exemplaire et chercha à se racheter par le service de l’islam.

Sous ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, il participa aux campagnes en Syrie et en Égypte, puis devint un administrateur compétent.

Son frère de lait, le calife ʿUthmān, le nomma ensuite gouverneur d’Égypte (25 H), succédant à ʿAmr ibn al-ʿĀṣ.

« Il administra l’Égypte avec justice, solidité et discernement, soutenant la religion et renforçant la frontière. » — (Adh-Dhahabī, Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 2)

Le conquérant d’Afrique du Nord

Sous son commandement, les armées musulmanes franchirent la Cyrénaïque et atteignirent Ifriqiya (Tunisie actuelle).

En 27 H, il mena la célèbre bataille de Sbeitla, où il affronta le général byzantin Grégoire (Jarjir).

La victoire fut totale : les Byzantins furent défaits, et la région signa un traité d’allégeance avec les musulmans.

« Par sa main, Allah ouvrit les portes de l’Afrique. » — (Ibn al-Athīr, Usd al-Ghāba, vol. 3)
« Les peuples berbères reçurent l’islam et ses lois. » — (Ibn Saʿd, Ṭabaqāt al-Kubrā)

Il envoya au calife ʿUthmān un cinquième du butin accompagné d’une délégation d’Africains nouvellement convertis, confirmant la vaste expansion de l’islam vers l’Ouest.

Son administration en Égypte

En Égypte, il bâtit la grande mosquée de Fusṭāṭ, renforça les défenses de la frontière occidentale, et institua une organisation fiscale rigoureuse.

Il était connu pour sa piété et son sens de la justice, ne tolérant ni oppression ni corruption.

Mais son autorité suscita des jalousies et des critiques politiques, notamment de la part de partisans de ʿAmr ibn al-ʿĀṣ et d’opposants à ʿUthmān.

Ces tensions furent à l’origine de troubles ultérieurs qui accompagnèrent la fitna.

Sa mort : le sceau du repentir

Ibn Saʿd rapporte qu’il mourut en prosternation, récitant :

« Ô Allah, fais que la fin de ma vie soit la meilleure de mes œuvres. » — (Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 4)

Certaines versions indiquent qu’il demanda avant de mourir :

« Ô Seigneur, prends-moi en état de prière, car je ne veux pas me relever sans Ton pardon. »

Il fut exaucé. On le retrouva prosterné, immobile, le visage tourné vers la qibla.

« On le trouva prosterné, ayant quitté ce monde en prière. » — (Ibn ʿAbd al-Barr, al-Istiʿāb)

Appréciations des savants

Adh-Dhahabī écrit :

« Son erreur fut lourde, mais sa repentance fut sincère. Allah lui ouvrit la conquête d’un continent en rémission de sa faute. » — (Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 2)

Ibn al-Athīr ajoute :

« Il fut un des scribes du Coran, puis un chef d’armée victorieux, et il mourut prosterné, preuve qu’Allah accepta son repentir. » — (Usd al-Ghāba, vol. 3)

Ibn ʿAbd al-Barr conclut :

« Son histoire est celle d’un cœur égaré puis guidé. Qu’Allah lui fasse miséricorde, car Il est le plus Clément des miséricordieux. » — (al-Istiʿāb, vol. 3)

Un regard pour notre époque

L’histoire de ʿAbd Allāh ibn Saʿd ibn Abī Sarḥ nous rappelle que la guidance appartient à Allah seul.

Même celui qui tombe peut se relever s’il se repent sincèrement.

Sa vie est une leçon pour ceux qui désespèrent de la miséricorde divine : la faute ne condamne pas, l’orgueil oui.

« Celui qui se repent d’une faute est comme celui qui ne l’a jamais commise. » — (Ibn Mājah, n°4250)
« Et Mon pardon embrasse toute chose. » — (Sourate al-Aʿrāf, v. 156)

L’équipe d’Islamopedie


Sources

  • Ibn Hishām — Sīra an-Nabawiyya
  • Ibn Saʿd — Ṭabaqāt al-Kubrā, vol. 4
  • Ibn al-Athīr — Usd al-Ghāba fi Maʿrifat al-Aṣḥāb
  • Ibn ʿAbd al-Barr — al-Istiʿāb fi Maʿrifat al-Aṣḥāb
  • Adh-Dhahabī — Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 2
  • Ibn Hajar — al-Iṣāba fi Tamyīz al-Saḥāba