Origines et conversion
ʿUthmān ibn ʿAffān naquit à La Mecque environ six ans après l’Année de l’Éléphant, au sein des Banū Umayya. Sa mère, Arwā bint Kurayz, était la petite-fille d’Abd al-Muṭṭalib, ce qui faisait de lui un proche parent du Prophète ﷺ.
Riche commerçant, noble et respecté, il était connu pour sa douceur, sa pudeur et sa générosité. Appelé à l’Islam par Abū Bakr al-Ṣiddīq, il devint l’un des tout premiers convertis. Malgré l’opposition de son oncle, il demeura ferme dans sa foi.
Il épousa Ruqayya, fille du Prophète ﷺ, et émigra avec elle en Abyssinie, devenant ainsi un pionnier des migrations. Après le décès de Ruqayya, il épousa Umm Kulthūm, une autre fille du Prophète ﷺ, ce qui lui valut le surnom unique de « l’homme aux deux lumières ».
Proximité avec le Prophète ﷺ
ʿUthmān était très aimé du Prophète ﷺ, qui le décrivait comme un homme d’une grande pudeur. Il disait :
« Ne devrais-je pas éprouver de la pudeur devant un homme dont même les anges ont de la pudeur ? » (Ṣaḥīḥ Muslim)
Le Prophète ﷺ témoigna également de son statut exceptionnel :
« Si nous avions une troisième fille, nous la marierions à ʿUthmān. »
Lors du pacte de Ridwān, en son absence, le Prophète posa sa main sur la sienne en signe de représentation, preuve de sa confiance absolue en lui.
Participations aux batailles et événements majeurs
Bien qu’il ne participa pas à Badr, sur ordre du Prophète ﷺ qui l’avait chargé de veiller sur sa femme malade, il fut compté parmi les combattants et reçut sa part du butin. Il participa ensuite à Uḥud, al-Khandaq et fut envoyé comme émissaire lors du traité de Ḥudaybiyya.
Il se distingua surtout par ses actes de générosité :
- Il acheta le puits de Rūmah pour l’offrir à la communauté.
- Il finança l’agrandissement de la Mosquée prophétique.
- Lors de l’expédition de Tabūk, il équipa seul un tiers de l’armée.
Le choc de la disparition du Prophète ﷺ
Lorsque le Prophète ﷺ mourut en 11 H, les Compagnons furent bouleversés. ʿUthmān, profondément pudique et sensible, pleura longuement. Mais très vite, il se rallia autour d’Abū Bakr al-Ṣiddīq, soutenant son autorité pour préserver l’unité de la Oumma.
Ibn Saʿd rapporte qu’il faisait partie des notables consultés en permanence par Abū Bakr et que sa voix avait un grand poids dans les décisions.
Conseiller d’Abū Bakr al-Ṣiddīq (11–13 H)
Sous le califat d’Abū Bakr, ʿUthmān joua un rôle majeur :
- Il participa aux conseils sur la guerre contre les apostats (ḥurūb al-ridda).
- Il soutint la décision d’envoyer les armées vers la Syrie et l’Irak.
- Lors de la compilation du Coran initiée après la bataille de Yamāma, il fit partie des Compagnons qui témoignèrent de la nécessité de ce projet.
Sa discrétion et sa sagesse faisaient de lui un conseiller écouté, toujours prêt à défendre l’intérêt de la communauté.
Conseiller dʿUmar ibn al-Khaṭṭāb (13–23 H)
Sous le califat dʿUmar, l’empire connut une expansion massive. ʿUthmān resta un homme de confiance, consulté dans toutes les affaires importantes :
- Il faisait partie des proches du Majlis ash-Shūrā, où ʿUmar réunissait les Compagnons éminents pour prendre conseil.
- Dans la gestion économique, ʿUthmān se distinguait par sa maîtrise du commerce et de la redistribution. Ibn Kathīr rapporte qu’il guidait ʿUmar dans l’organisation des soldes et des registres (dīwān).
- Sur le plan spirituel, il fut l’un des premiers à encourager l’agrandissement de la Mosquée prophétique, projet que ʿUmar mena à bien.
Ibn Kathīr souligne :
« ʿUmar avait une grande confiance en ʿUthmān, le considérant comme l’un des hommes les plus fiables de Quraysh. »
Le choix de la succession après ʿUmar
En 23 H, lorsque ʿUmar fut mortellement blessé, il mit en place un conseil de six Compagnons pour désigner son successeur : ʿUthmān, ʿAlī, Ṭalḥa, az-Zubayr, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf et Saʿd ibn Abī Waqqāṣ.
Après plusieurs jours de consultation, ʿAbd ar-Raḥmān ibn ʿAwf interrogea la population et conclut que la majorité se tournait vers ʿUthmān.
Il déclara :
« J’ai consulté les musulmans, et je n’ai vu personne dont l’opinion soit contestée à part ʿUthmān. »
ʿAlī lui-même reconnut ce choix, acceptant que la communauté ait donné sa confiance à ʿUthmān.
Son profil à la veille du califat
Avant même de devenir calife, ʿUthmān avait déjà construit sa réputation :
- Générosité légendaire : il finançait les pauvres et soutenait les campagnes militaires.
- Pudeur exemplaire : le Prophète ﷺ avait dit que les anges avaient de la pudeur envers lui.
- Expérience économique et politique : héritée de son rôle de commerçant et de conseiller des deux premiers califes.
- Respect de la communauté : il faisait partie des plus proches notables, connus et aimés du peuple.
Le califat de ʿUthmān ibn ʿAffān – Expansion, unité et épreuves
Sous le califat de ʿUthmān (24–35 H), l’empire connut une expansion sans précédent :
- À l’Est : les armées musulmanes progressèrent vers l’Iran, l’Afghanistan et l’Asie centrale. Des villes comme Balkh, Hérat et Kaboul furent ouvertes à l’Islam.
- À l’Ouest : la conquête de l’Afrique du Nord commença, atteignant la Tripolitaine et préparant le terrain pour la future conquête de l’Ifriqiya.
- Au Nord : les campagnes en Arménie et en Azerbaïdjan consolidèrent les frontières avec Byzance.
- Par mer : sous son autorisation, la flotte musulmane affronta Byzance dans des batailles décisives, ouvrant la voie à la conquête de Chypre.
Ces victoires consolidèrent l’unité politique et accrurent la prospérité économique du monde musulman.
La prospérité économique et sociale
ʿUthmān administra l’empire avec un grand sens de l’organisation :
- Les soldats recevaient leurs soldes régulièrement.
- Les terres agricoles nouvellement conquises furent distribuées et mises en valeur.
- Le commerce prospéra grâce à la sécurité des routes.
- À Médine, il finança l’agrandissement de la mosquée du Prophète ﷺ pour accueillir la communauté grandissante.
Son califat fut ainsi marqué par une abondance inédite dans la vie des musulmans.
La compilation et l’unification du Coran
L’acte le plus marquant de son califat fut la standardisation du Coran.
Avec l’expansion de l’Islam, des divergences de lecture apparurent entre les régions. Ḥudhayfa ibn al-Yamān avertit le Calife du danger d’une division semblable à celle des peuples précédents.
ʿUthmān réunit alors un comité de compagnons, dirigé par Zayd ibn Thābit, pour recopier le Coran en se basant sur la compilation réalisée sous Abū Bakr et conservée par Ḥafṣa bint ʿUmar.
La méthode fut stricte :
- chaque verset devait être attesté par deux témoins,
- la langue qurayshite fut retenue,
- plusieurs copies furent envoyées aux grandes villes de l’empire (Médine, Makka, Kūfa, Baṣra, Shām).
ʿUthmān ordonna de détruire les copies divergentes pour éviter toute confusion.
ʿAlī ibn Abī Ṭālib déclara alors :
« Ne critiquez pas ʿUthmān concernant le Coran. Par Allah, s’il ne l’avait pas fait, je l’aurais fait moi-même. »
Grâce à cette initiative, le Coran est parvenu jusqu’à nous intact, lu et enseigné de la même manière dans toutes les régions du monde musulman.
Les épreuves de son califat et leur éclairage
1. La nomination de ses proches
Il nomma certains membres de sa famille à des postes de gouvernance, mais toujours pour leur compétence.
Ibn Taymiyya : « Les reproches faits à ʿUthmān concernant ses nominations ne sont que des soupçons sans fondement. » (Minhāj al-Sunna)
2. Le cas d’Abū Dharr al-Ghifārī
Par souci d’apaisement, il l’installa à al-Rabdha tout en continuant à assurer sa subsistance.
al-Dhahabī : « Son exil ne fut pas une injustice mais une mesure d’apaisement. » (Siyar Aʿlām al-Nubalāʾ)
3. Le différend avec Ibn Masʿūd
Il divergea au départ sur l’unification du Coran mais finit par s’y rallier.
Ibn Ḥajar : « Ce n’était qu’une divergence de méthode. La vérité est qu’il se conforma à l’unité du mushaf. » (Fatḥ al-Bārī)
4. L’affaire d’al-Walīd ibn ʿUqba
Accusé d’ivresse, son demi-frère fut destitué et puni.
Ibn Kathīr : « Cela prouve la justice de ʿUthmān : il ne défendit pas son proche et appliqua la loi. » (al-Bidāya wa an-Nihāya)
5. La distribution des richesses
Certains l’accusèrent de favoritisme, mais il finançait de sa propre fortune les grands projets.
al-Qurṭubī : « Il était parmi les plus généreux. Ce qu’il donnait provenait de son argent personnel. » (Tafsīr al-Qurṭubī)
6. Son âge avancé et sa douceur
On prit sa douceur pour de la faiblesse, mais il s’agissait de sagesse.
al-Dhahabī : « Sa douceur n’était pas faiblesse, mais sagesse et indulgence. » (Siyar)
Synthèse :
- Ibn Ḥajar : « Aucun reproche ne justifiait son meurtre. »
- al-Dhahabī : « Ses bienfaits surpassent de loin ce qu’on lui reproche. »
- Ibn Kathīr : « Son califat fut marqué par prospérité et expansion ; les troubles vinrent des hypocrites. »
L’assassinat de ʿUthmān ibn ʿAffān – Le martyre du Calife pudique
Le contexte du siège
En 35 H, des groupes de rebelles venus d’Égypte, de Kūfa et de Baṣra convergèrent vers Médine.
Leur prétexte : accuser ʿUthmān d’injustices dans sa gouvernance, d’avoir nommé ses proches ou de s’être montré trop clément.
Les grands Compagnons (ʿAlī, Ṭalḥa, az-Zubayr, etc.) tentèrent de calmer la situation et proposèrent leur aide. Mais ʿUthmān refusa catégoriquement de déclencher une guerre civile à Médine :
« Par Allah, je ne verserai pas une goutte de sang pour défendre mon autorité. »
Les rebelles encerclèrent sa maison pendant plusieurs semaines, empêchant l’eau et la nourriture d’y entrer. Les Compagnons suppliaient de le défendre, mais il leur ordonna de patienter.
Le jour du martyre
Le 18 Dhū al-Ḥijja 35 H, ʿUthmān jeûna et passa la journée en récitation du Coran.
Sa femme Nāʾila témoigne :
« Ce jour-là, il jeûnait et lisait le Coran. »
Les rebelles envahirent la maison. ʿUthmān, âgé de plus de 80 ans, tenait le Mushaf entre ses mains. Ils le frappèrent d’abord à la tête, puis à l’épée. Son sang jaillit et tomba sur le verset :
« Allah te suffira contre eux » (Sourate al-Baqara, 2:137).
Sa femme eut la main tranchée en tentant de le protéger.
Qui étaient les assassins ?
Les récits historiques convergent :
- Le premier à l’avoir frappé fut un Égyptien du nom de Kināna ibn Bishr.
- Puis ʿAmr ibn Ḥamq et al-Ghāfiqī participèrent à l’agression.
- Selon certains récits, ʿAbd Allāh ibn Sabaʾ (fondateur d’un mouvement extrémiste) fut l’instigateur idéologique du soulèvement.
Les savants précisent que les vrais Compagnons du Prophète ﷺ ne prirent jamais part à ce crime. Ibn Kathīr souligne :
« Aucun Compagnon authentique n’a versé une goutte de son sang. Ceux qui l’ont tué étaient des égarés et des hypocrites. » (al-Bidāya wa an-Nihāya)
Les paroles de ʿUthmān avant sa mort
Durant le siège, il sortit à plusieurs reprises pour rappeler à la foule ses mérites :
« Par Allah, vous savez que le Messager d’Allah m’a marié à ses deux filles, l’une après l’autre. Dites-moi : qui d’autre a reçu cet honneur ? »
Il rappela aussi :
« J’ai acheté le puits de Rūmah et l’ai offert aux musulmans. J’ai équipé l’armée de Tabūk avec mes biens. Le Prophète ﷺ m’a compté parmi les combattants de Badr, même si je n’y étais pas. »
Mais face à la dureté des rebelles, il préféra garder patience :
« Je choisis la patience. C’est plus digne pour moi que de verser le sang d’un musulman. »
Le témoignage des savants
- Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī :
« Ce meurtre fut l’une des plus grandes injustices commises dans la Oumma. Les critiques portées contre lui ne justifiaient en rien son assassinat. » (Fatḥ al-Bārī)
- al-Dhahabī :
« Son sang fut versé alors qu’il récitait le Coran. Il fait partie des dix promis au Paradis, et son martyre est une élévation de son rang. » (Siyar Aʿlām al-Nubalāʾ)
- Ibn Kathīr :
« Son assassinat marqua le début de la grande fitna. La Oumma n’avait jamais connu pareille division. » (al-Bidāya wa an-Nihāya)
L’enterrement discret
Après son assassinat, les rebelles empêchèrent d’abord qu’il soit enterré à al-Baqīʿ. Mais après négociations, son corps fut conduit de nuit et enseveli dans le cimetière des musulmans. Peu après, son tombeau fut intégré à al-Baqīʿ.
Un regard pour notre époque
La vie de ʿUthmān ibn ʿAffān رضي الله عنه est celle d’un homme qui a fait don de lui-même, de sa fortune et de sa pudeur pour Allah et pour Sa communauté. Troisième calife bien guidé, époux des deux filles du Prophète ﷺ, martyr du Coran qu’il lisait au moment de sa mort, il est un pilier de notre héritage spirituel.
Les accusations et critiques portées contre lui au fil de l’histoire ne sont que l’ombre projetée par la lumière de son rang. Les grands savants ont rappelé qu’elles ne justifiaient en rien son assassinat et que ses bienfaits surpassent de loin les reproches formulés par ses détracteurs.
Nous devons donc, en tant que musulmans, garder un respect absolu envers lui et préserver nos langues de toute critique. Le Prophète ﷺ a dit :
« Ne maudissez pas mes Compagnons ! Car par Celui qui détient mon âme dans Sa main, si l’un de vous dépensait l’équivalent du mont Uḥud en or, il n’atteindrait pas un mudd ni la moitié d’un mudd de ce qu’ils ont donné. » (Ṣaḥīḥ Muslim)
Ce hadith englobe ʿUthmān parmi les plus proches et les plus méritants. Son califat fut un prolongement de la prophétie, sa vie une incarnation de la pudeur, sa mort un témoignage de patience.
À notre époque, nous devons retenir trois leçons essentielles de son exemple :
- Protéger nos langues des critiques injustes contre les Compagnons.
- Préserver le Coran comme il l’a fait, en l’enseignant et en le vivant.
- Être généreux et patients dans nos vies, en préférant l’unité et la miséricorde aux divisions et aux rancunes.
En honorant ʿUthmān رضي الله عنه, nous honorons le Prophète ﷺ, et en protégeant sa mémoire, nous protégeons notre propre foi.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Ibn Saʿd, al-Ṭabaqāt al-Kubrā
- Ibn ʿAbd al-Barr, al-Istiʿāb fī Maʿrifat al-Aṣḥāb
- Ibn al-Athīr, Usd al-Ghāba
- al-Dhahabī, Siyar Aʿlām al-Nubalāʾ
- Abū Nuʿaym, Ḥilyat al-Awliyāʾ
- Ibn Shabba, Akhbār al-Madīna
- Ibn Kathīr, Tafsīr al-Qurʾān al-ʿAẓīm, al-Bidāya wa an-Nihāya
- Ibn Qayyim, Zād al-Maʿād
- al-Qurṭubī, Tafsīr
- Ibn Taymiyya, Minhāj al-Sunna
- Cours de Dr. Ṭāriq Suwaydān sur ʿUthmān ibn ʿAffān (parties 1–13)