Sa lignée et son époque
Selon Ibn Kathîr et al-Ṭabarī, Nûḥ descend d’Idrîs (‘alayhi as-salām) par la lignée bénie de Shîth :
« Nûḥ ibn Lāmakh ibn Mutawashlaḥ ibn Akhnūkh (Idrîs) ibn Yard ibn Mahlāʾīl ibn Qīnān ibn Anûsh ibn Shîth ibn Ādam. » — (al-Bidāya wa-n-Nihāya, vol. 1)
Il naquit dans une époque où les hommes commencèrent à vénérer les images de leurs ancêtres pieux, délaissant le monothéisme.
Al-Ṭabarī rapporte :
« C’est à l’époque de Nûḥ que Wadd, Suwāʿ, Yaghūth, Yaʿūq et Nasr furent érigés en idoles. » — (Tārīkh al-Ṭabarī, vol. 1)
Le Coran les cite comme les premiers symboles d’associationnisme (Sourate Nûḥ, 71:23). Ainsi, Nûḥ fut envoyé pour restaurer la pureté du culte et ramener les hommes à la vérité originelle d’Ādam.
Sa mission prophétique
Allah dit :
« Nous avons envoyé Nûḥ à son peuple : “Je suis pour vous un avertisseur clair. Adorez Allah, craignez-Le et obéissez-moi.” » — (Sourate Nûḥ, 71:1–3)
Le Prophète ﷺ a dit :
« Le premier prophète envoyé aux hommes après Ādam fut Nûḥ. » — (Sahîh al-Bukhârî, n° 3320)
Ibn Kathîr explique :
« Nûḥ fut envoyé à un peuple rebelle, orgueilleux, attaché à ses traditions idolâtres. Il prêcha le tawḥîd durant des siècles sans se lasser, jusqu’à n’être suivi que par un petit nombre. » — (al-Bidāya wa-n-Nihāya, vol. 1)
Neuf siècles de patience
Le Coran relate :
« Il demeura parmi eux mille ans moins cinquante. » — (Sourate al-ʿAnkabūt, 29:14)
Nûḥ appela son peuple jour et nuit, en public et en secret, mais les cœurs demeurèrent fermés :
« Chaque fois que je les appelais à Ton pardon, ils mettaient leurs doigts dans leurs oreilles et se couvraient de leurs vêtements. » — (Sourate Nûḥ, 71:7)
Les notables le raillèrent :
« Croirons-nous en toi, alors que les plus vils d’entre nous te suivent ? » — (Sourate ash-Shuʿarāʾ, 26:111)
Pourtant, il répondit avec humilité :
« Je ne repousse pas ceux qui croient ; leur compte appartient à Allah. » — (Sourate Hūd, 11:29)
Ibn al-Qayyim note :
« La patience de Nûḥ fut la plus longue épreuve humaine : il appela sans relâche et pleura pour ses ennemis. » — (Zād al-Maʿād, vol. 1)
La construction et le miracle de l’Arche
Lorsque le décret divin tomba, Allah ordonna à Nûḥ (‘alayhi as-salām) de bâtir une arche, symbole du salut et de l’obéissance.
« Construis l’arche sous Nos yeux et selon Notre révélation, et ne M’intercède plus pour les injustes. » — (Sourate Hūd, 11:37)
Al-Ṭabarī rapporte qu’Allah inspira à Nûḥ le plan de l’arche, tandis que Jibrîl (‘alayhi as-salām) lui en montrait les mesures. Il planta des arbres de bois de teck (sāj), qu’il coupa après des décennies, les assembla en planches et les cloua de sa main.
« Il passa quarante ans à la construire. Les anges l’assistaient, et chaque planche portait le nom de celui qu’Allah sauverait. » — (Tārīkh al-Ṭabarī, vol. 1)
Al-Qurṭubî précise :
« L’arche fut construite à Babylone, longue de trois cents coudées, large de cinquante et haute de trente. Elle avait trois niveaux : le premier pour les animaux, le second pour les humains, et le troisième pour les oiseaux. » — (Tafsīr al-Qurṭubî, vol. 9, p. 44)
Pendant qu’il travaillait, les notables passaient en riant :
« Chaque fois qu’ils passaient près de lui, ils se moquaient de lui. » — (Sourate Hūd, 11:38)
Mais Nûḥ répondait :
« Si vous vous moquez de nous, nous nous moquerons de vous, comme vous vous moquez. » — (Sourate Hūd, 11:38)
Lorsque le signe promis apparut —
« Et lorsque Notre ordre vint et que le four bouillonna… » — (Sourate Hūd, 11:40)
— l’eau jaillit de la terre et tomba du ciel.
Ibn ʿAbbās expliqua que le « four » (tannūr) était la source d’eau jaillissant de la demeure de Nûḥ.
Allah ordonna :
« Embarque dans l’arche un couple de chaque espèce, ainsi que ta famille, sauf ceux contre qui la parole a été prononcée. » — (Sourate Hūd, 11:40)
L’arche s’éleva sur des flots déchaînés :
« Et elle vogua avec eux au milieu des vagues hautes comme des montagnes. » — (Sourate Hūd, 11:42)
Al-Ṭabarī rapporte :
« L’arche navigua six mois, guidée par Allah sans voile ni gouvernail. Elle fit le tour de la Ka‘ba avant de se poser sur le mont Jûdī. » — (Tārīkh al-Ṭabarī, vol. 1)
Le déluge cessa par la parole divine :
« Ô terre, absorbe ton eau, et ô ciel, cesse ! » — (Sourate Hūd, 11:44)
Al-Qurṭubî localise le mont Jûdī près de Mossoul.
Adh-Dhahabî y voit un symbole spirituel :
« L’arche de Nûḥ est la métaphore du refuge qu’est la révélation : quiconque y entre est sauvé du déluge des passions et des épreuves. » — (Siyar Aʿlām an-Nubalâʾ, vol. 1)
Selon Ibn Kathîr, le salut eut lieu le dixième jour de Muharram, jour de ʿĀshūrāʾ, en mémoire duquel le Prophète ﷺ recommanda le jeûne.
« Lorsque le Prophète arriva à Médine, il apprit que les Juifs jeûnaient le jour où Allah sauva Nûḥ et Mûsā. Il dit : “Nous sommes plus dignes de Mûsā qu’eux.” » — (Sahîh al-Bukhârî, n° 2004)
L’épreuve du fils
Alors que les vagues montaient, Nûḥ appela son fils incrédule :
« Ô mon fils, monte avec nous, ne reste pas avec les mécréants ! » Il répondit : “Je me réfugierai sur une montagne.” Nûḥ dit : “Rien ne protège aujourd’hui du décret d’Allah, sauf celui à qui Il fait miséricorde.” Et la vague les sépara, et il fut noyé. » — (Sourate Hūd, 11:42–43)
Ainsi, Allah rappela que la foi ne se transmet ni par le sang ni par la lignée, mais par la soumission du cœur.
Le texte reste narratif, fluide et fidèle à la méthode Islamopedie.
Le Déluge : universel ou local ?
Les savants musulmans ont longuement divergé sur la question de l’étendue du Déluge de Nûḥ (‘alayhi as-salām). Le Coran en parle comme d’un châtiment total pour un peuple, mais sans préciser si ce cataclysme couvrit toute la terre ou seulement les terres habitées.
Les exégètes classiques, depuis les premiers compagnons jusqu’aux savants postérieurs, ont offert deux grandes interprétations.
Selon la majorité des anciens, le Déluge fut universel.
Al-Ṭabarī rapporte d’après Ibn ʿAbbās et d’autres que « l’eau recouvrit toute la surface du monde habité, jusqu’aux sommets des montagnes » (Tārīkh al-Ṭabarī, vol. 1, p. 218).
Ibn Kathîr, suivant cette opinion, décrit que « l’eau monta de quinze coudées au-dessus des montagnes » et que « la terre entière fut purifiée des injustes » (al-Bidāya wa-n-Nihāya, vol. 1).
Il cite aussi des récits israélites selon lesquels le déluge dura six mois, mais précise que ces récits ne sont pas décisifs.
Ces savants se fondent sur la portée absolue des versets :
« Nous ouvrîmes les portes du ciel avec une eau torrentielle, et fîmes jaillir la terre de toutes ses sources. » — (Sourate al-Qamar, 54:11–12)
et :
« Nous l’avons fait un signe pour le monde. » — (Sourate al-ʿAnkabūt, 29:15)
Pour eux, les expressions “la terre” (al-arḍ) et “les mondes” (al-ʿālamīn) désignent ici l’ensemble de l’humanité de l’époque.
Adh-Dhahabî conclut dans le même sens :
« Le Déluge fut une punition universelle pour les fils d’Ādam, car la mécréance s’était répandue sur toute la terre habitée. » — (Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, vol. 1)
Mais d’autres savants, notamment parmi les théologiens et les exégètes plus analytiques, ont penché pour une lecture localisée du Déluge.
Ibn Taymiyya, dans ses Fatāwā (17/246), explique que les textes coraniques n’évoquent jamais une destruction planétaire, mais bien le peuple de Nûḥ.
« Le Déluge atteignit le peuple de Nûḥ et ceux de son voisinage, non toute la terre, car Allah dit : “Nous noyâmes le peuple de Nûḥ”, et non : ‘tous les peuples’. »
Selon lui, al-arḍ dans le Coran signifie souvent la terre du peuple concerné — par exemple « la terre de Pharaon » ou « la terre de Madyan ».
Il ajoute que si toute l’humanité avait péri, les prophètes ultérieurs auraient été décrits comme les descendants d’un nouveau commencement absolu, ce que le Coran ne mentionne pas.
Al-Qurṭubî, dans son Tafsīr (vol. 9, p. 46), adopte une position intermédiaire. Il rapporte deux avis :
« Certains ont dit que l’eau couvrit la terre entière, d’autres qu’elle atteignit seulement les terres habitées. Le plus juste est qu’Allah détruisit tout le peuple de Nûḥ et qu’aucun d’eux ne subsista. »
Et il ajoute :
« Lorsque le Coran dit : ‘Nous l’avons fait un signe pour les mondes’, cela peut signifier pour ceux qui entendront parler de ce signe, non pour ceux qui y vécurent. »
Ces commentaires montrent que la divergence ne portait pas tant sur la puissance du Déluge que sur son champ géographique.
Certains l’envisageaient comme une inondation planétaire, d’autres comme une catastrophe régionale totale — touchant toute la descendance d’Ādam, alors concentrée en Mésopotamie et dans ses plaines.
Enfin, Ibn al-Qayyim apporte une conclusion spirituelle qui transcende la géographie :
« Qu’il fût universel ou non, le Déluge demeure un signe éclatant de la justice d’Allah. L’eau fut pour les uns un châtiment, pour les autres un salut. Ce n’est pas l’étendue du déluge qui importe, mais la profondeur du message. » — (Zād al-Maʿād, vol. 1)
Ainsi, les savants s’accordent sur l’essentiel : le Déluge fut total pour le peuple de Nûḥ, et universel par sa leçon spirituelle.
Il marque la fin d’une ère d’impiété et l’aube d’une humanité renouvelée, rappelant que la foi est l’unique arche de salut face aux flots de la désobéissance.
Le nouveau départ
Lorsque les eaux se retirèrent, Nûḥ s’inclina en gratitude :
« Seigneur, fais-moi descendre d’un débarquement béni, car Tu es le meilleur des hôtes. » — (Sourate al-Muʾminūn, 23:29)
Il bâtit les premières demeures après le déluge, enseignant à ses descendants la foi et la justice.
Selon Ibn Saʿd, il vécut encore 350 ans après le Déluge, enseignant la piété et la reconnaissance.
Nûḥ et les traditions bibliques
Dans la Bible, Nûḥ (Noé) est présenté (Genèse 6–9) comme un homme juste choisi par Dieu pour survivre au Déluge universel. Le récit évoque l’arche, les couples d’animaux, et l’alliance divine scellée par l’arc-en-ciel.
L’islam, tout en partageant le fond de ce message, insiste sur le tawḥîd, la justice divine et le rôle moral du Déluge comme purification spirituelle, non simple cataclysme.
Conformément à la règle des isrāʾīliyyāt, les récits bibliques peuvent être mentionnés pour comparaison, sans être confirmés ni rejetés, sauf s’ils concordent ou contredisent clairement le Coran.
Ainsi, le Nûḥ du Coran demeure le prophète de l’unicité et du renouveau spirituel, envoyé comme signe pour toute l’humanité.
Un regard pour notre époque
Nûḥ (‘alayhi as-salām) incarne la patience face à l’isolement, la confiance face au doute, et la persévérance face au mépris.
Il enseigne que l’obéissance sincère finit toujours par triompher, même si elle semble solitaire.
Dans un monde secoué par les tempêtes de la désobéissance, l’arche de Nûḥ symbolise la foi, unique refuge contre les flots de la corruption.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Tārīkh al-Ṭabarī – al-Ṭabarī
- al-Bidāya wa-n-Nihāya – Ibn Kathîr
- Tafsīr al-Qurṭubî
- Siyar Aʿlām an-Nubalâʾ – Adh-Dhahabî
- Ḥilyat al-Awliyāʾ – Abû Nuʿaym
- al-Tabaqāt al-Kubrā – Ibn Saʿd
- Majmūʿ al-Fatāwā – Ibn Taymiyya
- Zād al-Maʿād – Ibn al-Qayyim
- Ṣaḥīḥ al-Bukhârî et Muslim
- Genèse 6–9 – comparaison biblique