Introduction
L’Islam n’est pas une religion de rigidité, mais de clarté et de douceur.
Allah a légiféré des moyens variés pour atteindre la pureté rituelle selon les circonstances.
Ainsi, l’essuyage des chaussons (al-khuffayn) et des chaussettes (al-jawrabayn) représente une manifestation concrète de la souplesse de la loi.
Cette pratique n’est pas une exception marginale, mais une Sunna mutawatira — c’est-à-dire rapportée par un grand nombre de Compagnons du Prophète ﷺ.
Al-Hasan al-Basri disait :
« Soixante-dix des Compagnons du Prophète ﷺ m’ont rapporté qu’il essuyait sur ses chaussons. » — (Ahmad ; Ibn al-Mundhir)
Et Ibn al-Mubarak affirmait :
« Il n’y a aucun désaccord entre les Compagnons sur le fait que l’essuyage sur les khuffayn fait partie de la Sunna. »
De plus, les hadiths authentiques en font un acte universel :
« Le croyant peut essuyer sur ses chaussons un jour et une nuit s’il est résident, et trois jours et trois nuits s’il est en voyage. » — (Muslim)
Aujourd’hui, rares sont ceux qui portent des khuffayn de cuir.
Les musulmans portent principalement des chaussettes en tissu, coton ou laine, d’où la question :
peut-on essuyer sur ces chaussettes modernes comme sur les khuffayn ?
Les sources classiques et les avis contemporains permettent de répondre avec précision et équilibre.
I. Définition et distinction : khuff et jawrab
Le khuff est historiquement une chaussure de cuir couvrant complètement le pied jusqu’à la cheville, solide, imperméable, et portée souvent à l’extérieur.
Le jawrab (pluriel : jawrabayn) désigne les chaussettes, généralement faites de tissu, laine ou autre matière souple.
Les juristes ont donc distingué deux catégories :
- Le khuff, chaussure robuste, sans controverse.
- Le jawrab, chaussette légère, objet de divergence.
II. Les fondements scripturaires
Les hadiths de référence établissent clairement la légitimité de l’essuyage sur les khuffayn :
1. Hadith de Mughira ibn Shu‘ba :
« J’étais avec le Prophète ﷺ en voyage. Il voulut retirer ses chaussons pour faire ses ablutions. Il dit : “Laisse-les, car je les ai mis en état de pureté.” Puis il essuya dessus. » — (Al-Bukhari ; Muslim)
2. Hadith de Safwan ibn ‘Assal :
« Le Prophète ﷺ nous ordonnait, lorsque nous étions en voyage, de ne pas retirer nos chaussons pendant trois jours et trois nuits, sauf en cas d’impureté majeure. » — (Tirmidhi ; Nasa’i)
3. Hadith d’Ali ibn Abi Talib :
« Si la religion était fondée sur l’opinion, j’aurais préféré essuyer le dessous des chaussons plutôt que le dessus. Mais j’ai vu le Prophète ﷺ essuyer le dessus. » — (Abu Dawud)
Ces textes constituent le socle unanime du mas’h ‘ala al-khuffayn, que toutes les écoles reconnaissent sans exception.
III. L’extension de la règle aux chaussettes (al-jawrabayn)
Dès les premiers siècles, les Compagnons et les Tabi‘in ont élargi l’essuyage aux chaussettes non en cuir, sous certaines conditions.
Thawban, compagnon du Prophète ﷺ, rapporte :
« Le Messager d’Allah ﷺ a essuyé sur les chaussettes et les sandales. » — (Ahmad ; Abu Dawud ; authentifié par Al-Albani)
Et Ibn al-Mundhir écrit :
« Dix des Compagnons ont été vus essuyer sur leurs chaussettes. Aucun ne les a réprouvés. »
Ainsi, le jawrab est admis par analogie au khuff, dès lors qu’il remplit les mêmes fonctions de couverture, protection et décence.
IV. Conditions de validité selon les écoles classiques
1. Les hanafites
Ils permettent l’essuyage sur les chaussettes si trois conditions sont réunies :
- Qu’elles couvrent les chevilles.
- Qu’elles soient épaisses et opaques, empêchant l’eau de pénétrer immédiatement.
- Qu’elles permettent la marche sans glisser ni se déchirer.
- Les chaussettes fines ou transparentes ne suffisent pas.
- Cette condition vient du souci d’assimiler le jawrab au khuff en matière de solidité.
2. Les malikites
Ils limitent le mas’h à ce qui est en cuir ou équivalent, capable de protéger le pied et de marcher à l’extérieur.
Les chaussettes en tissu pur ne sont pas incluses, sauf si elles sont doublées ou renforcées d’une semelle solide.
Pour eux, l’essuyage est une facilité exceptionnelle, donc restreinte à son texte d’origine.
3. Les shafi‘ites
Ils autorisent uniquement l’essuyage sur le khuff ou ce qui en tient lieu par les mêmes qualités physiques (étanchéité, résistance).
Les chaussettes fines ou souples ne sont pas valides, mais les chaussettes épaisses, tissées et durables le sont, selon l’avis de An-Nawawi.
4. Les hanbalites
Ils adoptent une position plus large :
l’essuyage est valide sur toute chaussette couvrant la cheville, même si elle n’est pas en cuir, à condition qu’elle soit pure, solide, opaque et bien ajustée.
Ibn Qudama, dans al-Mughni, affirme :
« Si le tissu empêche la vue du pied et que l’on peut marcher avec, l’essuyage est valide, qu’elle soit en cuir ou non. »
Cette opinion est celle retenue par de nombreux savants contemporains.
V. Les avis des savants contemporains
À l’époque moderne, la question s’est renouvelée :
les chaussettes modernes, souvent fines ou semi-élastiques, peuvent-elles être concernées ?
Cheikh Ibn Baz (رحمه الله)
« Il est permis d’essuyer sur les chaussettes même si elles ne sont pas en cuir, à condition qu’elles soient épaisses, propres, couvrant les chevilles et portées après ablution.
C’est l’avis de la majorité des savants. »
Cheikh Al-Albani (رحمه الله)
Dans Tamam al-Minna, il écrit :
« Le hadith de Thawban prouve que le Prophète ﷺ a essuyé sur les chaussettes et les sandales.
Il n’a pas restreint cela à la matière, mais à la fonction : couvrir et protéger le pied.
Tout ce qui remplit ce rôle, même en laine ou coton, est inclus dans la Sunna. »
Cheikh Ibn ‘Uthaymin (رحمه الله)
« L’essuyage sur les chaussettes modernes est valide, car le Prophète ﷺ a lié le mas’h non à la texture, mais au fait de couvrir les pieds.
Le musulman n’est pas chargé d’une matière, mais d’une fonction : la protection du pied. »
Ainsi, la position contemporaine la plus adoptée, notamment par le Comité Permanent d’Arabie Saoudite, autorise l’essuyage sur les chaussettes en tissu, laine, coton ou fibre, à condition qu’elles soient propres, opaques, couvrantes et stables.
VI. Durée et modalités
La durée d’essuyage est identique à celle du khuff :
- Résident : 1 jour et 1 nuit (24 heures).
- Voyageur : 3 jours et 3 nuits (72 heures).
La période commence à partir de la perte du wudu’ après les avoir portées, non au moment du port.
Le geste s’effectue une seule fois, en passant la main mouillée sur le dessus du pied, du bout des orteils à la cheville.
Il n’est pas nécessaire de repasser trois fois, ni de toucher le dessous.
VII. Cas particuliers
- Si l’on retire les chaussettes après essuyage :
- Hanafites / Hanbalites : le wudu’ reste valide, seul le mas’h prend fin.
- Malikites / Shafi‘ites : le wudu’ devient nul et doit être refait.
- Si une seule chaussette est retirée :
- L’avis majoritaire considère que cela annule l’essuyage des deux pieds.
- Essuyage après grande impureté (janaba) :
- Interdit — le khuff doit être retiré et un ghusl complet effectué.
- Essuyage sur des chaussettes trouées :
- Hanafites / Malikites : non valide si le trou laisse voir une partie notable du pied.
- Shafi‘ites / Hanbalites : toléré si les trous sont petits et n’altèrent pas la couverture.
VIII. Sagesse spirituelle de l’essuyage
L’essuyage sur les chaussons ou chaussettes n’est pas seulement une facilité pratique ; c’est une école de souplesse et de gratitude.
Ibn al-Qayyim écrit :
« La religion d’Allah est construite sur la facilité, non sur la contrainte.
Le Prophète ﷺ n’a jamais choisi entre deux choses que la plus facile, tant qu’elle n’impliquait pas de faute. »
Al-Ghazali, dans Ihya’ ‘Ulum ad-Din, commente :
« L’essuyage enseigne au croyant la reconnaissance :
Allah ne regarde pas la matière de la purification, mais la sincérité du cœur qui se purifie. »
Et Ibn Taymiyya conclut :
« Le mas’h est une preuve que l’obéissance prévaut sur la matière :
c’est la main qui obéit, non l’eau qui purifie. »
Ainsi, la facilité du mas’h ne diminue pas la pureté — elle la parfait dans la soumission.
IX. Conclusion
L’essuyage sur les chaussons et les chaussettes est une Sunna authentique, universelle et toujours actuelle.
Qu’il soit accompli sur cuir ou tissu, il reste un signe de la miséricorde d’Allah envers Ses serviteurs.
Dans une époque où le rythme de vie, les voyages et les conditions varient, cette pratique rappelle que la pureté en Islam n’est jamais hors de portée.
Il suffit d’être sincère, attentif à la Sunna, et reconnaissant du bienfait de la facilité.
« Allah aime qu’on prenne Ses permissions comme Il aime qu’on accomplisse Ses obligations. » — (Ahmad ; Ibn Hibban)
Ainsi, essuyer sur ses chaussettes, c’est honorer la Sunna — non la contourner.
C’est faire de la simplicité un acte d’adoration.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- Sahih al-Bukhari ; Muslim
- Abu Dawud ; Tirmidhi ; Nasa’i ; Ahmad
- Zad al-Ma‘ad – Ibn al-Qayyim
- Majmu‘ al-Fatawa – Ibn Taymiyya
- Ihya’ ‘Ulum ad-Din – Al-Ghazali
- Al-Muwatta – Malik ibn Anas
- Al-Majmu‘ – An-Nawawi
- Al-Mughni – Ibn Qudama
- Hidaya – Al-Marghinani
- Fatwas d’Ibn Baz, Al-Albani, Ibn ‘Uthaymin