Origines et règne
Son nom complet est Ashama ibn Abjar (أصحمة بن أبجر).
Il portait le titre de An-Najâshî, appellation donnée à tous les rois d’Abyssinie, à l’image de César pour les Byzantins.
Il régnait sur le royaume d’Aksum, une monarchie chrétienne d’Afrique orientale réputée pour sa stabilité et sa justice.
Ibn Hishâm rapporte :
« Le Négus était un roi juste, auprès duquel nul ne subissait d’injustice. » — (as-Sîra an-Nabawiyya, vol. 1)
Sa sagesse et sa droiture étaient connues jusque dans la péninsule arabique, et son nom inspirait le respect même des païens de Quraysh.
L’émigration des premiers musulmans
Vers la cinquième année de la mission du Prophète ﷺ, la persécution à La Mecque s’intensifia.
Le Prophète ﷺ recommanda à ses Compagnons d’émigrer vers l’Abyssinie, disant :
« Là-bas règne un roi juste chez qui personne n’est lésé. » — (Ibn Sa‘d, Tabaqât, vol. 1)
Parmi les émigrés se trouvaient Ja‘far ibn Abî Tâlib, ‘Uthmân ibn ‘Affân, Asmâ bint ‘Umays et d’autres nobles croyants.
Ils furent reçus avec dignité par le Négus, alors que les Quraysh envoyèrent des émissaires pour réclamer leur retour.
Le discours de Ja‘far et la réaction du Négus
Convoqué par le roi, Ja‘far ibn Abî Tâlib prit la parole pour les musulmans et prononça un discours demeuré célèbre.
Il décrivit l’état de la société avant l’islam, la mission du Prophète ﷺ et la beauté du Coran.
Ibn Ishâq rapporte :
« Ô Roi ! Nous étions un peuple ignorant : nous adorions les idoles, mangions la chair morte, rompions les liens du sang… Allah nous envoya un Messager issu de nous, véridique, loyal, qui nous ordonna la prière et la justice. » — (as-Sîra Ibn Hishâm, vol. 1)
Le Négus demanda à entendre ce Livre dont ils parlaient.
Ja‘far récita les versets de Sourate Maryam sur Marie et Jésus (‘alayhim as-salâm).
Ibn Sa‘d rapporte :
« Lorsque le Négus et les prêtres entendirent le Coran, ils pleurèrent jusqu’à ce que leurs barbes soient trempées. » — (al-Tabaqat al-Kubra, vol. 1)
Le roi dit alors :
« Par Allah, cette parole et celle de Jésus sortent d’une même source ! »
Et il déclara aux envoyés de Quraysh :
« Allez, car je ne livrerai jamais ceux qui ont cherché refuge auprès de moi. »
Ibn Kathîr écrit :
« Il fit dresser pour eux un lieu de prière dans son palais et les protégea contre toute agression. » — (al-Bidâya wa-n-Nihâya, vol. 3)
Sa conversion et sa foi
Selon les récits de Adh-Dhahabî et Ibn Kathîr, le Négus embrassa secrètement l’islam après avoir reçu une lettre du Prophète ﷺ lui annonçant la révélation finale.
Il répondit avec humilité, reconnaissant le Prophète ﷺ comme Envoyé d’Allah.
Adh-Dhahabî rapporte :
« Lorsque la lettre du Prophète ﷺ lui parvint, il posa la couronne sur le sol, descendit de son trône et confessa la foi. » — (Siyar A‘lâm an-Nubalâ’, vol. 1)
Il dissimula sa conversion par crainte de la révolte de ses prêtres, mais continua à protéger les croyants.
Il accueillit la seconde délégation envoyée par le Prophète ﷺ, menée par ‘Amr ibn Umayya ad-Damrî, et lui rendit de grands honneurs.
Son décès et la prière funéraire du Prophète ﷺ
Le Négus mourut en 9 H / 631 apr. J.-C. à Aksum.
Le Prophète ﷺ fut informé par révélation le jour même.
Il réunit ses Compagnons et accomplit sur lui la prière funéraire en son absence (Salât al-Janâza ‘alâ al-ghâ’ib) — première de l’histoire islamique.
Abû Hurayra (رضي الله عنه) rapporte :
« Le Prophète ﷺ annonça la mort du Négus le jour même et pria sur lui avec quatre takbîr. » — (Sahîh al-Bukhârî, n° 3877 ; Muslim, n° 951)
Après la prière, il dit :
« Il est mort dans un pays lointain, mais il était un serviteur pieux d’Allah. » — (Ahmad, sahîh)
Ses qualités et son héritage
Ibn Shabba mentionne :
« Les musulmans d’Abyssinie disaient : jamais roi ne fut plus juste ni plus bienveillant que le Négus. » — (Tārīkh al-Madīnah, vol. 2)
Abû Nu‘aym écrit :
« Il allégea le fardeau des croyants, protégea les opprimés et accueillit la Parole divine dans son cœur. » — (Hilyat al-Awliyâ’, vol. 1)
Son royaume devint la première terre d’asile de l’islam, et son nom demeura symbole de justice.
L’Abyssinie, grâce à lui, fut la première nation non arabe à avoir un lien direct avec la prophétie.
Son statut parmi les Compagnons
Les savants du hadith ont longuement débattu de son rang.
La majorité des muhaddithîn le comptent parmi les Compagnons (Sahâba), car il réunit les conditions essentielles :
il crut au Prophète ﷺ de son vivant, et mourut musulman.
Ibn Hajar al-‘Asqalânî
« Ashama ibn Abjar, le roi d’Abyssinie, crut au Prophète ﷺ et mourut musulman. Le Prophète pria sur lui : il est donc Compagnon. » — (al-Isâba fî Tamyîz as-Sahâba, vol. 1)
Adh-Dhahabî
« Le Négus fut un roi juste et croyant. Le Prophète pria sur lui et témoigna de sa foi. Il est donc du rang des Compagnons. » — (Siyar A‘lâm an-Nubalâ’, vol. 1)
Ibn Kathîr
« Sa foi est attestée par la prière du Prophète ﷺ, et cela suffit à le compter parmi les Compagnons. » — (al-Bidâya wa-n-Nihâya, vol. 5)
Avis minoritaire : Qâdî ‘Iyâd et Ibn ‘Abd al-Barr
Ces deux savants précisent qu’il n’a pas rencontré physiquement le Prophète ﷺ,
mais reconnaissent que sa foi sincère et la prière du Prophète sur lui lui donnent le même mérite que les Sahâba.
Qâdî ‘Iyâd écrit :
« Il crut sans le voir, et s’il l’avait rencontré, il aurait été compagnon à part entière. » — (ash-Shifâ, vol. 1)
En résumé, la majorité (jumhûr) des imams — Ibn Sa‘d, Ibn Hajar, Adh-Dhahabî, Ibn Kathîr — considèrent le Négus comme un Compagnon,
et les autres comme un croyant privilégié de son époque, équivalent aux Compagnons en mérite.
Son héritage spirituel
Le Négus demeure un modèle intemporel de justice, d’ouverture et de foi sincère.
Il n’a pas seulement offert un refuge politique : il a incarné la justice universelle du monothéisme.
Son humilité face à la révélation et son respect du Prophète ﷺ témoignent d’un cœur guidé avant même la rencontre.
Ibn al-Qayyim écrit :
« Allah a honoré le Négus par la foi pure, bien qu’il fût roi et éloigné. Son cœur s’éclaira alors que tant de proches restaient aveugles. » — (Zâd al-Ma‘âd, vol. 3)
Un regard pour notre époque
Le Négus rappelle que la foi n’a pas de frontière.
Sa conversion silencieuse, sa justice courageuse et son hospitalité envers les opprimés sont une leçon vivante pour notre temps.
Il fut un roi, mais son trône fut la foi, et sa victoire fut la vérité.
Par sa bienveillance, il fut un soutien invisible de la mission prophétique — preuve que la lumière d’Allah peut briller dans le cœur d’un roi aussi bien que dans celui d’un esclave.
L’équipe d’Islamopedie
Sources
- as-Sîra an-Nabawiyya – Ibn Hishâm
- al-Tabaqat al-Kubra – Ibn Sa‘d
- Siyar A‘lâm an-Nubalâ’ – Adh-Dhahabî
- al-Isâba fî Tamyîz as-Sahâba – Ibn Hajar
- al-Bidâya wa-n-Nihâya – Ibn Kathîr
- al-Isti‘âb fî Ma‘rifat al-Ashâb – Ibn ‘Abd al-Barr
- ash-Shifâ – Qâdî ‘Iyâd
- Hilyat al-Awliyâ’ – Abû Nu‘aym
- Tārīkh al-Madīnah – Ibn Shabba
- Zâd al-Ma‘âd – Ibn al-Qayyim